Entretien avec Maite Alberdi

Quelle est la genèse de votre documentaire ?

J’ai passé toute ma vie au contact d’une tante qui avait le syndrome de Down. Ma grand-mère vivait dans l’angoisse de sa mort car à l’époque, l’espérance de vie était de 25 ans (contre 60 aujourd’hui). La société n’était pas préparée à voir cette génération devenir adulte. L’idée de mon film vient de là.

Comment avez-vous choisi l’institution où installer votre caméra ?

J’ai prospecté longuement au Chili pour trouver des structures qui accueillent des adultes mais la législation protège les patients jusqu’à leurs 25 ans. Au-delà, il n’existe pas de structures pouvant accueillir ce type de public. Comme je voulais travailler avec des adultes, je n’ai trouvé qu’une seule institution qui cadrait avec mon projet. Ses élèves sont là depuis quarante ans! Quand je m’en suis rendue compte, j’étais abasourdie. Nous n’avons pas l’habitude de voir des personnes matures, atteintes du syndrome de Down. Il nous est difficile de définir, en général, leur âge précis. Rita, par exemple, a l’air d’avoir 25 ans et, en réalité, elle en a 45. Mon film parle aussi de ça.

Comment fonctionnent ces institutions au Chili? Sont-elles nancées par des fonds privés ?

L’établissement où j’ai posé ma caméra est privé. Il n’y a pas d’équivalent au Chili, ni en Amérique latine. Dans le cas présent, il s’agit d’une école payée par les familles. Elle fonctionne en journée, et le soir les élèves rentrent chez eux. Ils ne peuvent pas poursuivre leurs études mais dans cette école, ils vendent le fruit de leur travail de pâtissier contre un salaire symbolique. Mais en même temps, ils payent pour être dans cette école. C’est une situation étrange et une vraie difficulté pour les parents dont ils restent dépendants.

Vous filmez souvent vos personnages en gros plans. Est-ce pour leur donner une visibilité qu’ils n’ont pas habituellement ?

Les gros plans montrent les différentes personnalités en présence et non pas un groupe indifférencié. Je lisais un article l’autre jour sur les Chinois qui voient tous les Occidentaux avec le même visage. La réciproque est vraie. Aussi, quand vous faites partie d’un groupe, ce n’est qu’à l’intérieur de celui-ci que vous observez des singularités. Mon film est une invitation à entrer dans ce groupe pour en saisir toute la diversité.

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Le groupe peut aussi effrayer. On pense à cette séquence où les personnages font du porte à porte pour vendre leurs gâteaux. Personne ne leur ouvre.

Cette scène est emblématique de la manière dont la société chilienne se refuse à intégrer les personnes atteintes de trisomie. J’ignorais constamment ce qui allait se passer quand je tournais et j’étais stupéfaite de voir que personne n’ouvrait jamais sa porte, ni ne leur achetait quoi que ce soit. Je filmais au jour le jour et c’est dans ces moments-là qu’on prend conscience de l’isolement de ces personnes. L’école n’entretient pas de relations à l’extérieur et ce groupe vit en marge de la société.

D’où vient le choix de flouter les interlocuteurs de vos personnages ou de les laisser hors champ ?

Quand vous faites un film, vous ne vous posez pas uniquement la question du scénario mais aussi celle du son et de l’image. Je voulais à la fois marquer la différence avec les autres tout en l’abolissant… De sorte qu’on ne voie pas mes personnages comme des handicapés, à l’intérieur d’un groupe. Ils ont les mêmes désirs que nous, je voulais que l’on puisse s’identier à eux. La caméra nous permet de nous habituer à leur handicap. Au début, cela peut être choquant mais j’espère que l’on perçoit vite que le monde des personnes atteintes du syndrome de Down est similaire au nôtre.

Avec quel matériel avez-vous filmé pour atteindre cette proximité avec vos personnages ?

Les objectifs que nous avons utilisés dépendaient du personnage que l’on filmait. Par exemple, s’agissant de Rita, il nous fallait nous tenir loin d’elle pour enregistrer ses petits gestes dans le détail. Nous utilisions des objectifs différents de ceux, par exemple, qu’on employait pour filmer Anita et Andres qui cohabitent souvent dans le cadre. Notre équipe se composait de trois personnes, ce qui explique que nous avons réglé et installé la lumière à différents endroits de l’école, sans jamais la changer par la suite. On a fait en sorte que les personnages s’habituent le mieux possible à l’équipe, sans être trop intrusif. On a tourné à raison de quatre fois par semaine, pendant un an. C’est long mais c’était le temps nécessaire pour que le réel se révèle devant la caméra.

Le film donne l’impression d’un mélange entre documentaire et fiction, par la grâce de dialogues littéraires ou de saillies fulgurantes de vos personnages. Etaient-ils écrits au préalable ?

J’aime beaucoup le fait qu’on pense que les dialogues soient écrits! Et pourtant aucun dialogue n’ a été écrit en amont et mes personnages ne jouent pas. Plusieurs raisons participent au fait que l’on pense que mon film est une fiction. La première, c’est que mes personnages parlent très lentement et, dans une même conversation, répètent les dialogues environ quatre fois, ce qui laisse le temps de bouger avec la caméra pour avoir le plan parfait. Dès lors, au montage, on peut construire une scène parfaite. La deuxième, c’est que nous connaissions bien nos personnages. Nous adaptions les déplacements de la caméra pour être là quand ils allaient dire quelque chose. Ils sont intelligents et disent tout ce qu’ils pensent, au moyen de phrases élaborées. Si je les avais écrites, elles n’auraient pas été aussi bonnes croyez-moi ! Quand je leur demandais éventuellement de jouer quelque chose, c’était horrible, ils étaient tous de piètres acteurs. Impossible de construire quelque chose avec eux dans le cadre du jeu.

Le film est une tragédie moderne car Andres et Anita ne peuvent se marier. Quelle est le cadre légal au Chili sur cette question ?

Oui, Andres et Anita font penser à Roméo et Juliette. Ce sont des héros de tragédie antique. Je considère qu’il n’y a pas de mauvaise législation en la matière, dans la mesure où les familles elles-mêmes les considèrent comme des enfants. La législation chilienne prévoit que le mariage entre personnes trisomiques est impossible mais aussi qu’on peut les payer en-dessous du salaire minimum, bien qu’ils effectuent les mêmes heures que les autres salariés. Les parents peuvent aussi les stériliser quand ils sont enfants, sans leur approbation évidemment. La plupart d’entre eux sont stérilisés, ce qui est vraiment incroyable. Il y a donc d’un côté, la législation qui ne leur donne pas le droit d’être des adultes et de l’autre, les familles qui ne se battent pas pour faire valoir leurs droits élémentaires.

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Souhaitiez-vous faire un film militant ?

Mon objectif n’était pas de faire un documentaire militant traditionnel qui exposerait une thèse mais de faire un film politique qui montre la frustration de mes personnages. En donnant à ressentir leur liberté entravée, à travers leur relation à la société, les aspects politiques ressortent des situations du quotidien.

Comment avez-vous choisi vos personnages principaux ?

Quand j’ai commencé à faire mon film, je savais que je voulais faire ressortir la singularité de chacun de mes personnages. Je ne voulais pas qu’on me dise que les personnes atteintes du syndrome de Down ressemblent à des anges, qu’elles sont toutes gentilles… etc… Non, ce ne sont pas des anges. Certaines ont bon caractère, d’autre pas. La meilleure façon de représenter ces individualités était d’avoir des personnages très différents les uns des autres, animés de désirs bien spéciques. Andres et Anita veulent se marier. Ricardo, quant à lui, aspire à l’indépendance et veut avoir un vrai salaire à la fin du mois. Rita, elle, veut simplement une Barbie pour son anniversaire et manger beaucoup. Chaque désir est différent et légitime et nous devons respecter cette diversité. Non, toutes les personnes trisomiques n’ont pas les mêmes désirs ou aspirations.

Comment avez-vous persuadé vos personnages de prendre part au film ?

J’ai beaucoup travaillé la relation avec les parents et l’école avant de tourner chaque scène. Je voulais que mes protagonistes comprennent les raisons pour lesquelles nous faisions ce film, ainsi que les choix de mise en scène et ce que nous souhaitions avoir à l’image au final. De cette manière, une relation de confiance et de proximité s’est établie entre les personnages, l’école et les parents.

Vos personnages étaient-ils impliqués dans le processus créatif ?

Non car ils n’étaient pas si conscients que cela des enjeux filmiques. Bien sûr, ils savaient quel type de situation on recherchait et ce que l’on souhaitait tourner mais pas vraiment plus. La caméra était très proche d’eux et ils savaient évidemment qu’elle était là. Sa présence ne les empêchait pas d’exprimer leurs sentiments, ce qu’ils font spontanément et sans retenue, avec ou sans caméra. Je crois que c’est aussi ce qui fait penser qu’ils jouent parfois, parce qu’ils expriment leurs sentiments de manière très théâtrale.

La séquence des élections résonne avec la situation politique au Chili…

Ce groupe est très isolé socialement et pourtant, la scène où Andres est allongé sur le lit, tandis que les deux femmes travaillent, reflète le machisme propre à l’Amérique latine. Cette scène est centrale, elle raconte comment la société fait irruption dans ce microcosme, comme la pluie qui s’engouffre par la fenêtre quand il commence à pleuvoir. Bien sûr, Andres reproduit un comportement qu’il a dû voir chez lui ou à la télévision. C’est très chilien et c’est entré ici, même si ça n’était pas le sujet initial. J’aime beaucoup la manière dont la société s’immisce dans les espaces clos. La scène des élections montre comment le candidat chilien avait offert des cadeaux aux électeurs, en échange de leurs votes. Il est certain que Ricardo, qui se fait offrir lui aussi des cadeaux, a vu cela. C’est représenté ici de manière naïve, ce qui fait que le film ne semble pas politique de prime abord, alors que je crois qu’il travaille tout le temps cette matière : le politique.

Etiez-vous consciente de l’humour présent dans le film ?

Dès le début du film et même pendant sa phase préparatoire, j’en ai eu conscience et je crois même que sans cet humour, je n’aurais pas travaillé sur ce projet. Si l’on veut toucher le spectateur avec des personnages, il faut de l’émotion et les miens n’en manquaient pas! L’humour est aussi un vecteur qui vous attache à l’histoire et ensuite, le drame peut intervenir. La vie est à cette image, non ? Rita est mon personnage préféré. Elle me fait rire sans arrêt, je lui trouve un charme incroyable.

Après un an de tournage, le montage n’a-t-il pas été un processus compliqué ?

Si! Le montage a été difcile, nous avions 200 heures de rushes, ça a duré un an. La différence majeure entre le documentaire et la fiction, c’est que vous ajoutez des éléments à la fiction pour l’élaborer. Pour le documentaire c’est l’exact opposé. L’histoire réside dans ce que vous retranchez. La tâche était ardue car nous avions quatre personnages et il fallait trouver un équilibre entre chacun d’eux pour développer chacune de ces histoires. Nous avons fait une partie du montage au Chili, et l’autre aux Pays-Bas. Nous avons travaillé à rendre ce film universel, sans avoir à expliciter le contexte chilien auquel il appartient.

Votre film donne à ressentir le passage du temps de manière subtile. Comment l’avez-vous travaillé ?

Je crois que c’est une question fondamentale quand on fait un documentaire. On se demande comment on va construire la temporalité. C’est très important de trancher cette question avant le tournage. Nous avons choisi, dans le cas présent, de montrer les différentes saisons, sans en faire le sujet principal du film, à travers la routine des personnages. Par exemple, tous les jours ils se rendent à l’école en bus, on les voit arriver à plusieurs reprises dans le film. Ce sont les mêmes actions, à des moments différents.

Comment s’est imposée la bande originale ?

Nous avons fait appel à un compositeur chilien qui nous a aidés dans cette entreprise compliquée. Je voulais une musique colorée et drôle mais elle ne devait pas être ironique à l’endroit des personnages ni donner l’impression qu’on se moquait d’eux. J’espère que nous avons réussi et que la musique évolue avec la dramaturgie du film.

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